Y-a-t-il des auteurs dans le jeu vidéo ?

            La question de l’auteur est une sorte d’interrogation pour opposer à d’autres la marque « artistique » et de personnalité exceptionnelle à la personne ayant produit l’œuvre ou les œuvres citées. Une production artistique jugée remarquable se verra être qualifiée « d’œuvre d’auteur » par des choix, des intentions la formant et la faisant comme telle justifiant ainsi tout un argumentaire potentiel sur l’œuvre de l’auteur.

            Personne ne remet en cause ce qui est considéré comme un fait indéniable que Balzac, les frères Strougatsky et Rimbaud chacun dans leur domaine sont des auteurs ; auteurs même majeurs, connus de tous, grands noms parmi les grands. Personne, ou peu, ne remet en question les qualités d’auteurs de François Truffaut, Jean-Luc Goddard ou bien Quentin Tarantino dans le milieu du cinéma. Ils sont des figures importantes de leur art, cités et re-cités, analysés et à nouveau analysés constituant une tour richement décorée des discours sur ces auteurs.

            La même démarche s’enclenche, comme un héritage de milieux de créations, pour le vidéoludographe. Telle personnalité a fait des choix d’auteurs parce que certaines positions le sont et d’autres sont à l’extérieur du champ de l’auteur, exclus, à côté, condamnés à errer en dehors de ce cercle privilégié.

            L’auteur se questionne sans se questionner et son rapport avec l’œuvre est étroit. On trouve à l’auteur des qualités qui lui feront sa toute importance, sa présence émanent du texte. Mais au fond, qu’est-ce que l’auteur ? Qu’est-ce que cette figure discourue comme quasiment anhistorique transcendant sa personne par le prélassement de la langue sur papier ou n’importe quel moyen de discours ?

Œuvre, soit ma nébuleuse certaine de sens

            La question, l’affaire de l’auteur, Michel Foucault l’a posé dans sa conférence intitulé Qu’est-ce qu’un auteur ? La conférence porte sur l’auteur dans la littérature mais à plusieurs égards elle correspond aujourd’hui à ce que nous voyons comme auteur dans d’autres domaines car de cet art plus ancien que le jeu vidéo, semble y découler la notion. Mais avant de s’interroger plus profondément sur cette notion d’auteur, le philosophe interroge la notion d’œuvre. Qu’est-ce qu’une œuvre ? Qu’est-ce que cette chose que l’on regarde parfois de nos yeux ébahis que l’on qualifie d’œuvre ? Pourquoi et comment ? Un individu n’étant guère auteur peut-il accoucher d’une œuvre ?

Tant qu’il n’y a pas auteur, que sont les papiers, les écrits couchés ? demande le philosophe. Foucault continu en supposant un auteur comme Nietzche. Tout ce qu’il a écrit est-il œuvre ? Ses notes laissées à droite à gauche ? Ses brouillons ? Les notes d’adresses ? Comment, après sa mort, définir clairement l’œuvre ? Que sont ces papiers écrits par la main du « maitre » ? Avec ces questionnements, la notion d’œuvre semble plus nébuleuse qu’il n’y parait, plus diffuse et montre que l’acceptation de cette notion, son emploi cache une certaine inconsistance toutefois accepté et prise comme inébranlable. Son explication par le chemin de l’auteur ne répond pas non plus à la question avec un argumentaire qui agirait en cercle finalement tautologique. Œuvre il y a par l’auteur et auteur il y a par œuvre.

Pour comprendre la notion d’œuvre, Foucault passe par un retour sur la notion d’écriture. En donnant à l’écriture un caractère sacré, originaire, avec un principe de sens caché impliquant la nécessité d’interpréter, en lien avec un principe critique de signification implicite ; ceci aurait donné la conception d’œuvre et d’auteur tel que nous la concevons aujourd’hui ; permettant selon le philosophe une sorte de survie de l’œuvre après la mort de l’auteur. Ces deux notions sont enlacées avec la notion d’auteur, elles présentent de manière complexe, elles dessinent la notion d’auteur.

Michel Foucault en vient ensuite à l’auteur lui-même en se demandant ce qu’est un nom d’auteur et quel est son fonctionnement ? La réponse n’est pas clairement donnée, en effet, Foucault cherche à éclaircir des pistes de réflexions plongées dans la nuit de l’évidence, soulever les quelques difficultés que peut proposer cette problématique.

Le nom d’auteur est un nom propre mais avec une autre fonction que le nom propre, il agirait comme une description, une indication. Le nom d’auteur et le nom propre fonctionnent différemment. Si l’on découvre que Pierre Dupont (l’exemple vient du philosophe) n’a pas les yeux bleus ou autre, le nom réfèrera toujours la même personne sans que le lien de désignation ne soit affecté. Il en est de même pour un auteur. Mais si l’on découvre par exemple que Yoko Taro (pour prendre un exemple dans le jeu vidéo) n’est pas l’auteur de Nier : Automata ou si l’on prouve qu’un autre auteur a écrit une série d’œuvres attribuées à un autre, le sens change ; ou encore que Shakespeare a écrit L’Organon de Bacon car c’est le même auteur qui a écrit les œuvres de Shakespeare et celles de Bacon, le sens n’est encore une fois plus le même. Ainsi, le fonctionnement du nom d’auteur change selon les rapports à une œuvre ou un corpus d’œuvres, il n’est donc pas un nom propre comme les autres. Tout comme dire que Pierre Dupont n’existe pas n’est pas la même chose que de dire qu’Homère n’existe pas : d’un côté personne ne porte ce nom ; et de l’autre plusieurs auteurs ont été confondus sous un seul ou que l’auteur véritable ne dispose pas des traits d’Homère.

Le fonctionnement différent du nom d’auteur, ces changements de sens, la transformation du sens, vient du fait que le nom d’auteur est une fonction classificatoire. Il regroupe un certain nombre de textes entre eux où l’on établit un rapport d’homogénéité, de filiation, d’utilisations concomitantes, d’explications réciproques. Ce nom d’auteur, d’après Michel Foucault, fonctionne aussi pour caractériser un certain mode de discours ; invoquer le nom d’auteur c’est en quelque sorte signifier que la parole doit être reçue sous un certain mode et qui doit, dans une culture donnée, recevoir un certain statut. Il manifeste un ensemble de discours et court à la limite des textes tout en étant ni un état civil ni dans la fiction d’une œuvre mais en rupture caractérisant un mode de discours à l’intérieur d’une société. A travers ce nom, la frontière qu’il dessine n’est pas tellement l’absolu vérité des œuvres qu’un regroupement selon des critères en place qui créeront un certain mode de discours.

Michel Foucault reconnait à l’auteur quatre caractéristiques différentes : il est objet d’appropriation (propriété des textes, droits d’auteurs choses historiquement secondes par rapport aux lois), la fonction d’auteur n’est ni universelle ni constante (un temps fut où épopées, tragédies étaient valorisées sans que soit posée la question de l’auteur à l’inverse des textes scientifiques ; un chiasme s’opéra au XVII ou au XVIII siècle qui produisit l’inversement actuel où les textes scientifiques sont en circulation plus ou moins anonymes tandis que les fictions sont attachées à l’auteur), il ne fonctionne pas spontanément comme l’attribution d’un discours (opération complexe construisant un être de raison qui est l’auteur, lieu originaire de l’écriture) et le nom d’auteur est compliqué car d’autres ont pu écrire sous le même nom (la difficulté vient de comment faire jouer la fonction-auteur lorsque nous avons à faire à plusieurs individus et n’a-t-on pas emprunté abusivement le patronyme d’un autre ?).

L’attribution de texte à un auteur est une difficulté. D’après Foucault la méthode semble être en partie hérité de Saint Jérôme dans laquelle l’auteur est vu comme un certain niveau constant de valeur (si un texte est inférieur, il ne peut être de lui), une unité conceptuelle et théorique (des textes contradictoires ne peuvent lui appartenir), une unité stylistique (des œuvres aux styles différents ne peuvent lui appartenir, bien que la critique moderne prenne en compte les influences et l’évolution de l’auteur) et enfin l’auteur comme un moment historique et point de rencontre d’un certain nombre d’évènements.

Toutefois, la critique moderne utilise la fonction-auteur afin d’expliquer les contradictions d’un texte (le sens caché de l’écriture), il doit y avoir à un certain niveau de pensée ou de son désir, de son conscient ou de son inconscient, un point où se résolvent les contradictions, une terre mentale dans laquelle les paradoxes trouvent apaisement. L’auteur est ainsi un foyer d’expression.

Michel Foucault questionne l’auteur au niveau des textes littéraires, il précise néanmoins que l’on peut être auteur d’un discipline, d’une tradition à l’intérieur de laquelle d’autres auteurs, d’autres œuvres vont se loger. Foucault les nomme (de façon arbitraire, précise-t-il) : des fondateurs de discursivité. Ceux-là ne sont pas seulement auteurs de leur œuvre, ils sont auteurs de possibilités et de la formation d’autres règles. Par ailleurs, la fonction-auteur ne serait sans doute qu’une spécification de la fonction-sujet.

En d’autres termes, en questionnant la fonction d’auteur en littérature, c’est la fonction-auteur tout court qui est mise en branle, les certitudes et les incertitudes d’attributions d’une œuvre (et qu’est-t-elle, en particulier sans auteur ?) où tout se retrouve sur des bases à grandes porosités, en un lieu fait d’argile et de verre. Le Caravage de Toulouse est-il ou non du Caravage ? Dans ce combat dans lequel ce mène réussite pécuniaire, haute valeur apportée à ce peintre du XVII ième siècle, fins connaisseurs du style Caravage ; se jouent les complications que décrit Foucault dans sa conférence, toutes les façons de dénicher, de décoder les gestes longtemps évanouis dans la cruauté du temps appartenant à un auteur dont ce tableau retrouvé dans un grenier à Toulouse pourrait être de lui tout comme il pourrait ne pas l’être. Il semble inférieur aux autres tableaux, il semble avoir une modification stylistique ; et si il avait été retouché ? Des accords, des concessions sont faites utilisant des méthodes historiques pour tenter de reconnaitre, de faire valoir ce qui pourrait être ou ne pas être un tableau oublié d’un peintre éteint dans d’obscures circonstances.

La fonction-auteur est une construction liée à un système juridique, qui ne s’est pas uniformément exercé au court de l’histoire ; ce n’est pas une attribution spontanée d’un discours à son producteur, c’est une opération complexe et la fonction-auteur peut aussi renvoyer à plusieurs égos. La notion d’auteur est donc complexe en particulier lors de la disparition du sujet étant auteur. Cependant supposer sa disparition, comme l’a fait Michel Foucault, permet de remettre la notion dans son contexte historique ainsi que de dégager les problématiques qui lui sont liées.

A l’heure d’aujourd’hui un visage est là afin de pointer du doigt une production pour signaler qu’il en est l’origine créatrice de par notre conception, notre rapport à l’art auquel nous pouvons rapprocher la notion d’écriture présentée plus en avant. La production de l’auteur dira plus qu’elle ne dira et lorsque trépassera ledit auteur, se posera plus profondément, peut-être si il y a débat ou non comme avec Nietzsche, si les fragments sont des œuvres et si oui lesquels ; est-on sûr qu’ils lui appartiennent ? L’auteur est une forme de discours, un mode qui n’a pas toujours été évident, qui regroupe un ensemble et né de l’essor des sociétés bourgeoises du XVII et du XVIII ième siècle ainsi que du capitalisme et de l’intérêt porté à l’individu.

La caméra stylo

Dans le questionnement de l’auteur dans le ludographe, un écho transparait sensiblement ; une petite partie vient d’être évoquée, une deuxième résonne avec le mot cinéma. La place d’un auteur telle que nous l’entendons aujourd’hui au cinéma ne s’est pas faite du jour au lendemain et s’exprime, détient les mêmes problématiques et méthodes pour le déceler que Michel Foucault a mis au-devant. Pour qu’il puisse y avoir des auteurs dans le cinéma, il eut fallu le problématiser, l’interroger.

L’un des textes qui des années plus tard inspirera les cinéastes de la nouvelle vague et qui déjà posait la question date de 1948. Écrit par Alexandre Astruc, La caméra stylo positionnait le metteur en scène en auteur comme cela se fait pour la littérature. Son postulat, qui n’était pas si évident à l’époque, était que le cinéma pouvait être un moyen d’expression. Dans le texte est défendu le cinéma comme un langage qu’un cinéaste peut s’approprier autant que le langage écrit ou parlé.

La discursivité revendiquée par Astruc est celle de n’importe quelle discursivité attribuée aux autres arts. Le cinéma dit, parle par la mise en forme d’un cinéaste qui choisira la mise en scène souhaité pour s’énoncer.

Comme le souligne Michel Foucault on cherche un individu en origine créatrice d’un discours en continuité avec l’ascension de l’auteur depuis l’antiquité, si nous parlons de texte scientifiques, et depuis le XVIII ième siècle si nous évoquons le cas de la fiction. En postulant le langage pour le cinéma, Astruc postule une écriture ainsi un sujet écrivant, l’auteur, en relation avec des arts à auteurs comme la littérature. Chaque plan, chaque choix de mise en scène constitueraient en plus des mots récités par les acteurs venant du scénario (ou de leur improvisation mais comme les différentes prononciations de l’acteur, ces fragments de créations de discours cinématographique son occulté par le texte pour ne laisser place qu’au réalisateur), des éléments de langue unifié dans un film. Aujourd’hui cela parait tout à fait naturel mais rappelons le, si l’auteur ne serait-ce qu’en littérature eut mis presque une éternité à voir le jour tel que nous le concevons, l’auteur de cinéma bien que profitant de la caresse façonnée de l’auteur de littérature, n’en a pas moins attendu de longues années avant de profiter du souffle de vie.

La caméra stylo positionne la naissance d’une nouvelle (vague ?) façon de faire le cinéma par l’apparition d’œuvres mais, encore une fois, qu’est-ce qu’une œuvre sans son auteur ? Avec l’œuvre voyons-nous l’expérience esthétique ? Mais en premier qui de l’expérience esthétique, de l’œuvre et de l’auteur ? Esthétique est-il nécessairement affilié à une œuvre ?

Bref. Ici en cherchant à pousser l’auteur, à le mettre en avant, ont élève le cinéma comme un art où la possibilité de revendiquer, de discourir plus explicitement à travers les films est présente ; aussi infini qu’une langue le permet. En présentant un sujet pouvant s’exprimer, c’est revendiquer tant une individualité propre à celui qui écrit, produit, s’exprime ; tant pouvoir regrouper donc tout un ensemble de discours qui seront délimités et reconnaissables par le nom d’auteur du sujet. Le sujet arborant la fonction-auteur aura un style, son discours, ce que l’on conçoit en auteur producteur d’œuvres, origine d’écriture qui pourra dire plus que lui selon la conception de l’auteur que notre société a construite.

Alexandre Astruc insère donc le cinéaste dans la même lignée d’auteur, de fonction-auteur et le cinéma comme domaine possible de discours par le caractère originaire de l’écriture qui émane de l’auteur. L’argumentation dans le texte d’Astruc est à cette visée, si l’on peut discourir alors c’est qu’il y a un auteur. Le schéma se calque sur les fragments placés par Foucault pour revenir sur ce que l’on prête à l’auteur et au discours.

A partir du moment où l’on dégage un auteur dans un milieu, à partir du moment où la fonction-auteur éclaire les discours et que les caractéristiques virevoltant au tour du centre de gravité de l’auteur sont là, se pose l’affirmation de faire des « choix d’auteurs ».

Le travail d’Alexandre Astruc et de son texte La caméra stylo, font ruisseler en prenant vie dans le fleuve de la fonction-auteur, cette expression faisant s’articuler les discours sur l’auteur. Elle les fait jouer, participe à la statufication, à la valorisation de l’auteur.

« Il fait des choix d’auteurs »

Dans la masse de la production il y a faire « des choix d’auteurs ». L’auteur n’est pas seulement le point originel du discours, il fait des choix d’auteurs. Quels sont ces « choix d’auteurs » discriminant des auteurs qui ne feraient pas ces choix ? La réponse ne sera pas apportée directement mais proposera plutôt des pistes de réflexions.

De même que Pierre Bourdieu analyse la télévision dans son essai Sur la télévision en montrant une uniformisation des médias par les enjeux économiques, l’art étant tout aussi dans les mailles d’un système économique, s’uniformise. On obtient ainsi une norme dans un domaine donné (le cinéma, la peinture…etc) amenant aussi avec une uniformisation de la forme, une standardisation de la parole, du discours à un moment donné.

Le « choix d’auteur » intervient donc comme un ou des choix semblant faire fit de la norme. Tel auteur a choisi de s’exprimer ainsi alors que la majorité fait comme cela ; un sujet qui semble se permettre de petites ou de grosses contradictions par rapport à une norme perçue. On attendrait ainsi d’un auteur de faire des choix qui décelés dans notre a priori du monde paraissent hors d’une norme (qui en plus de cela peut faire partie d’un champ discursif établit par ce que Michel Foucault a appelé des fondateurs de discursivité) ; on attendrait d’un auteur d’être producteur d’un discours, d’une écriture reflétant son individualité en tant que sujet pourtant englobé dans la même société normative (d’où la nuance avec « perçu »). De là se distingue la « masse », la norme du discours, la multiplicité presque anonyme que l’on conçoit ; et se distingue d’un côté opposé « l’auteur », sujet créateur d’originalité par son individualité et ce que l’on projette par le concept d’individualité ainsi que les qualités de ce que l’on prête à l’écriture.

            Faire des « choix d’auteurs » c’est imposer des attentes liées à la conception d’auteur de celui qui énonce (et de la société dans laquelle il s’inscrit), qui découlent de la fonction-auteur ici traduisant que le sujet-auteur n’est pas dans la norme actuelle ; norme qui, à l’heure où nous discourons sur des industries culturelles définissant des boîtes de productions générant montagnes de produits culturels, est défini par non seulement ces industries (qui dans le discours effacent volontairement le sujet pour dire que les produits sont produits et non œuvres car engendrés par une industrie qui poursuit un but lucratif – occultant que le sujet lui aussi peut le chercher et appartient à cette même industrie –) mais aussi par des sujets qui, si nous remontons à l’origine de l’écriture comme cela se fait pour des auteurs déterminés, conduisent tout autant à un ou des sujets créateurs mais ici à qui est refusé l’emploi « d’auteur » par l’incrustation dans la norme (norme surement instaurée par des fondateurs de discursivité).

            L’établissement de « choix d’auteurs » se construit par comparaison à d’autres œuvres ou produits jugés inférieurs. On établit au même titre que l’on établit des textes (« textes » est utilisé de manière générale, ici, pour œuvres) en rapport les uns aux autres pour élaborer un corpus qui sera délimité par le nom d’auteur, liens de reconnaissance, de filiation pour reconnaitre l’individu auteur, le geste créatif.

            Il paraissait intéressant de soulever cette problématique en lien avec la conception de l’auteur et de la valorisation de discours. On veut avoir des échos d’une personnalité avec « l’auteur » qui est au final, comme nous l’avons vu, qu’une construction culturelle en rapport avec des notions notamment celle de l’écriture ainsi que l’essor de l’individu aux alentours du XVIII ème siècle. « Choix d’auteurs » reposant sur la fonction-auteur, est tout autant nébuleux que sa base est poreuse. Il est outil de discours délimitant des éléments d’écriture pouvant refléter l’individualité.

            Auteur de vidéoludographe

            Maintenant qu’en est-il du jeu vidéo ? Il me semble, né dans le rapport à la fonction-auteur et la notion d’écriture, le média reçoit le même comportement. Peut-être venu à partir du moment où les récits et les discours plus complexes se sont infiltrés dans nos machines (ici de façon large prenons aussi les éléments de jeu), est arrivé le questionnement du sujet derrière le discours donné.

Le rapport à l’auteur qu’entretien le jeu vidéo n’est pas différent des autres domaines. Les noms d’auteurs de Hidetaka Miayazaki, Hidéo Kojima ou Yoko Taro désignent et délimitent des œuvres auxquelles non seulement un individu a proclamé en être le sujet créateur mais où nous y voyons et les regroupons sous des liens de filiations, de cohérences…etc. Des signes sont captés, mis en parallèle pour discerner cet auteur, faire sens et sur son discours et sur lui-même.

Cependant, semble-t-il, la quête d’auteurs du jeu vidéo se corrèle à la quête de reconnaissance artistique tout comme La caméra stylo pu argumenter sur la reconnaissance d’auteurs chez les cinéastes. En effet, l’auteur, la mise en avant d’une telle fonction, c’est rappeler, amener au jeu vidéo les domaines où il y a des « auteurs » ; domaines classés sous le terme d’art. Romans, films, tableaux ont des créateurs, des sujets s’exprimant à travers les moyens d’expressions inhérents à leurs domaines dans lesquels ils discourent.

Avec le rapport actuel à l’auteur, c’est revendiquer la possibilité de dire avec le moyen où l’on veut s’exprimer ou cherche à faire valoir, la valeur d’expression du lieu propice et récepteur de ce que l’on considère être un lit de parole. L’auteur est faire valoir d’expression, l’expression fait valoir l’art.

Il y a des auteurs dans le jeu vidéo car il y a des sujets produisant des paroles par ce moyen et parce qu’il est producteur de parole, il y a des auteurs. A l’instar des façons de représenter comme peuvent le faire le cinéma, la photographie, la peinture, le jeu vidéo place en face du joueur, du spectateur, des signes qu’il va agencer en plus pour y mettre du sens, pour capter le sens du discours qu’il reçoit ; la réception véhiculera ce que Roland Barthes appelle un mythe ; le mythe est une parole, une parole qui, comme toutes, est composée de signifiants et de signifiés.

En cherchant par la méthode habituelle les auteurs, c’est-à-dire en voulant reconnaitre une stylistique, des thématiques qui se répètent il y a une inscription dans ce que la recherche historique de l’auteur à produit en méthode et cité préalablement. On cherche à débusquer l’auteur, remonter jusqu’à l’élan créateur, jusqu’à la personne qui aurait à priori fait des « choix d’auteurs ».

L’interrogation sur l’auteur, la fonction-auteur, fut nécessaire pour interroger ce rapport a cette fonction souvent questionnée dans son rapport à elle-même. Avec ce schème déterminant une fonction peu remise en cause si ce n’est pour affirmer que tel individu n’est pas auteur, son questionnement c’est revoir le rapport à la fonction surtout dans la mesure où, à contrario du cinéma ou de la littérature l’auteur est bien déterminé (même si au vu des problèmes qu’il peut poser et les égos qu’un nom d’auteur peut cacher), dans le jeu vidéo l’auteur reste flou. Au cinéma le réalisateur est là et dans le jeu vidéo la casquette peut être multiple (game desinger, producer, directeur artistique…etc). Toujours dans le 7ième art, le réalisateur n’agit certes pas seul mais détient aussi très surement la caractéristique de s’entourer des bonnes personnes qui lui assureront un travail dont la reconnaissance sera plus ou moins retentissante (le bon producteur, le bon chef opérateur, le bon scénario – si il n’occupe pas déjà ces postes – ainsi que les bons techniciens). Discours oui mais guère seul, guère seule origine de l’écriture ; surement décisionnaire, surement créatif mais une parole est diffusée à des mains qui aideront à la concrétisation dans le domaine voulu.

Tout comme en littérature, l’auteur, par le travail collectif que demande un ludographe, son nom unique couvre un travail sur lequel. Et, toujours dans cet art numérique, il n’a dans une certaine mesure pas eut le contrôle qui lui est potentiellement fantasmé. Ceci tente d’être conjuré par le nom de l’entreprise qui englobe presque de facto l’idée de nombreuses personnes à la création de ce qui vient d’être produit. Mais au final, que l’auteur soit une personnalité physique ou morale, la problématique reste inchangée.

Y-a-t-il des auteurs dans le jeu vidéo ? Y-a-t-il des auteurs ailleurs ? Il manque peut-être aux yeux du public ou d’un certain public la reconnaissance du média comme discours, comme texte, qui fera ensuite circuler des noms du jeu vidéo en continuité avec XVIII ième et de sa reconnaissance de l’auteur dans des éléments fictionnels et auquel est donné la possibilité de communiquer à travers son œuvre. L’auteur de jeu vidéo est l’auteur que l’on somme, que l’on construit, que l’on statufie depuis le XVIII ième siècle à l’aide de savoirs qu’une culture façonne. Il nous importe qui parle plus que du mode d’existence du discours, ce que soulignait encore une fois Michel Foucault.

L’exemple de La caméra stylo est un exemple de ce qui se joue dans l’effort de reconnaitre des auteurs dans le jeu vidéo. La caméra est l’égale d’un stylo comme des règles du jeu peuvent tout aussi être la plume inscrivant la calligraphie porteuse de la parole. Le texte d’Astruc vient de la longue lignée ayant produit et argumentée les discours sur l’auteur, sa naissance et sa nécessité ainsi que le placement d’un domaine en étendard de possibilités d’expressions. De textes comme celui-ci prennent aussi les rivières futures que seront les débats sur de potentiels auteurs dans le vidéoludographe par la distinctions de « choix d’auteurs » révélant à priori une personnalité cachée sous les lettres de l’œuvre accomplie.

La création de l’auteur est là, se battant comme la création du cinéaste s’est battu et s’évertue dans une continuité temporelle qui a vu la naissance de l’auteur et de sa mise en avant à l’instant où le sujet et une époque ont pu contribuer à sa création ; là où l’on s’est demandé : qui écrit ? Dans cette même continuité, supposer sa mort comme celle de l’homme permet de tordre la question. Au-delà des préjugés de valeurs, de hiérarchisations entre les éléments culturels, en utilisant les méthodes de reconnaissances de l’auteur hérités de temps plus anciens et sans pour autant en enlever les difficultés que la fonction-auteur apporte dans son chemin, le jeu vidéo a des auteurs. Ils sont là, agissent et disparaitront lorsque la pensée, simplement la pensée, changera.


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