Le cinéma coréen et le châtiment du vigilante

Les termes entre crochets sont les noms originaux des films

L’article narre la fin de plusieurs films. Il vous est conseillé de les voir pour en profiter pleinement (The Man From Nowhere, J’ai rencontré le diable, Illang : la brigade des loups, Psychokinesis)

            Dans la vie de ses fictions, le cinéma américain représente régulièrement des vigilantes. Ce sont des justiciers exerçant de prime abord la loi ou en l’outrepassant la font respecter, les deux par la méthode violente. Nul procès pour le vilain, il est châtié manu militari. Aux États-Unis ce type de personnage trouve naissance dans le mythe de la frontière, un ouest sauvage en pleine conquête, jonché de « sauvages », de « non civilisés » où l’État n’a que peu d’emprise face à la sauvagerie et l’expansion inexorable des frontières de la « civilisation ». L’application de l’état de droit se fait donc par ces justiciers, toujours à la frontière de la « civilisation » et du « sauvage », répondant à la violence sauvage par l’ultra-violence. Qu’il soit du Far West ou citadin, le vigilante est là, que la frontière soit celle de la nation américaine ou plus métaphorique, interne à la civilisation recélant en elle du « sauvage », du crime que l’État ne parvient pas à expulser dans son éternelle insuffisance.

            A Hollywood le justicier est valorisé car il rétablit le droit là où la profanation des « bonne valeurs » se faisait rage écumante. Que cette profanation ait lieu lors de l’établissement de la frontière ou à l’intérieur du territoire, le vigilante est là pour agir, outrepassant les lois d’une force étatique, de sa bureaucratie incapable ou arrivant bien trop tard.

            L’exemple actuel le plus représentatif sont les films de super-héros : Spider-Man Homecoming, Avengers, Batman Begins (la trilogie des Batman de Christopher Nolan) et bien d’autres montrent la force d’un individu pour rétablir, faire valoir le droit ; en même temps contre l’État car il ne respecte pas ses procédures et en même temps avec l’État car ce dernier lui donne raison dans l’action du vigilante en ne le punissant pas (les Avengers par exemple sont une unité d’intervention autonome américaine en partenariat avec l’État américain). Le gouvernement étant inefficace dans la protection qu’il doit aux citoyens, les super-héros prennent le relai sans s’embarrasser d’une quelconque bureaucratie, fantasmant l’action de l’individu unique face au « mal », et de toutes manières, l’ennemi est diabolique, égoïste, inhumain ; la méthode expéditive vient résoudre les problèmes (Taken, John Wick). Ils fantasment le désir de justice, d’intervention face à une justice étant trop lente ; fantasme collectif d’interventions de personnes partageant les mêmes valeurs (grosso modo) dans une culture donnée.

            Le cinéma coréen retrouve aussi la figure de l’auto-justicier comme aux États-Unis qui agit soit pour lui-même, soit qui répare l’ordre bafoué. Si dans le pays de l’Oncle Sam le vigilante parcours les champs Élysées de happy end (ordre rétablit, vie convenable ou plus ; sauf pour le héros qui reste à la frontière car le héros de la frontière n’a pas sa place car ni civilisé ni barbare, il est éternellement entre les deux) ou connait parfois l’incertitude d’une fin ouverte en s’en allant dans un ailleurs inconnu du spectateur ; les coréens ne se semblent pas partager le même avis sur les justiciers.

            Dans The Man From Nowhere ([Ajeossi] de Lee Jeong-Beom), la cause de Tae-Sik, personnage principal ancien des forces spéciales, surentraîné, est noble : sauver une petite fille à laquelle il s’est lié d’amitié. La police est incapable (comme souvent des films coréens) de la sauver rapidement alors que sa vie est en jeu. Alors Tae-Sik, fait, agit et affronte y compris la police voulant le stopper pour infraction à la loi dans son exercice du vigilante. Pour ses infractions, les crimes commis même contre des mafieux, il terminera en prison. De quel droit exerce-t-il la justice dans la mesure où il n’est pas un représentant de l’État de droit ?

            Avec J’ai rencontré le diable ([Akmareul Boatda] de Kim Jee-Woon) pas de fin heureuse pour Soo-Hyun qui répond à l’ultra-violence par une ultra-violence plus grande encore (un point intéressant avec le désir mimétique de René Girard serait à faire). Son extrême brutalité ne lui aura pas ramené la fiancée qu’il a perdu, il se sera épuisé dans la barbarie jusqu’à se détruire lui-même. Le dernier plan du film est à ce titre mémorable.

            Le justicier est utile car il redresse les torts mais même s’il est victime d’un coup monté, le berserk, le vigilante doit être puni pour avoir enfreint la loi ; cette même loi qu’il a aidé le châtie implacablement comme un reliquat du désordre. Peu importe la cause, l’ordre doit revenir et son maintien ou rétablissement, la pacification opérée par le berserk, le vigilante ne peut exister car il est l’outrepassement de la loi. Il n’est pas la loi, et en se prenant un temps pour elle, il ne peut perdurer. De plus, exercée dans une violence terrible, sa place ne peut plus être parmi ce qui fait la civilité. Il ne peut plus être, alors il se perd ou doit être exclu.

            Ce droit implacable est récurrent dans le thriller coréen qu’il s’agisse des films cités ou d’autres comme Illang : la brigade des loups ([Inrang] de Kim Jee-Won). Dans ce film c’est la brigade anti-terroriste qui fait régner l’ordre même contre un État corrompu. Les pouvoirs spéciaux qui leur sont alloués restent dans le cadre de la loi car donné par l’État.

            Il est intéressant de contredire le discours valorisant du vigilante américain avec celui d’un cinéma viscéral qu’est le cinéma du pays du matin calme. Dans ces films, personne n’est au-dessus des lois et quiconque agit en mépris de celles-ci se verra quoi qu’il en soit puni. Le berserk n’a pas sa place dans la société par sa marche sanglante dans un lieu où le sang n’a pas à être versé, la conclusion des histoires (car c’est bien aussi à ces fins de films qu’il faut prêter attention, si le guerrier fou paraît spectaculaire et bon, sans remords la fin montre souvent tout autre chose…) se fait dans une mortelle dernière mortelle séquence ou dans une insondable tristesse.

            Dans le développement de ces anti-héros, comme avec le cinéma américain, le vigilante est quasi-invincible (pour certains) mais la différence est qu’avec le cinéma coréen l’humain revient à la charge ; souvent à la fin un retour à l’humain se fait où celui-ci est finalement abattu, brisé, démoli, fracassé par toutes les souffrances qui l’ont parcouru et marqué dans son corps même. La brigade des Loups de Illang, agissant dans une Corée réunifiée dystopique, sont certes aux yeux de tous des loups déguisés en hommes mais la mise en scène nous montre les traumas de ces hommes ne se considérant plus humains et la dernière chasse du loup, vers la fin du film montre un loup qui malgré sa terrible apparence pourrait tout de même tomber. Soon-Hyun de J’ai rencontré le diable devient en résonnance au titre, un diable (mais qui est-il vraiment dans le film ? Le tueur ou le chasseur ? Qui est l’incarnation du mal au déroulé du film ? Et le mal est-il vraiment l’un des de ces deux personnages ou plus une métaphore ?). Toutefois la conclusion fait un retour fracassant de l’humain, qui annihile ce que l’on pensait être un chasseur invincible et sans plus aucune âme.

            Le film de Kim Jee-Woon est peut-être encore plus intéressant dans la mise en perspective du berserk en en plaçant deux, antagonistes l’un à l’autre, l’un en début de film étant un individu infâme et l’autre un individu juste. Le deuxième fera preuve d’une cruauté de plus en plus affreuse dans sa chasse quand le premier montrera la faiblesse d’un proie victime de la folie de son prédateur. Le mauvais devient victime, le bon devient tueur sans émotions. Les deux se lancent dans une course à la souffrance de l’autre dans une terrible volonté de faire souffrir l’autre. Cependant, ceux que nous pensions demi-dieux, demi-démon, se révèle humains dans leur souffrance et les brisures qui se succèdent. Le dieu, le démon, le diable n’est rien d’autre qu’un humain qui eut voulu, l’espace d’un instant, se vêtir de l’habit démoniaque. Le berserk est durant tout le film mythifié, représenté dans tout son mythe pour finir par s’exploser dans un torrent de souffrances vaines.

            C’est un peu comme si, le chasseur enfiévré par la chasse ne pouvait retourner en société ou du moins, passer par l’isolement avant de pouvoir prétendre retourner à la civilité. Ainsi surement de Psychokinesis de Yeon Sang-Ho. Certes il n’est pas aussi terrible qu’un Tae-Sik dans The Man From Nowhere mais son intervention, aussi juste soit-elle, c’est fait en dehors des carcans imposés par la loi. Loi au demeurant injuste car du côté d’une mafia chinoise expropriant d’honnêtes commerçants ayant à peine les moyens de se défendre.

            Par rapport à cela, se trouve aussi la naissance du vigilante. Comme pour le cinéma américain, il naît de l’injustice, d’un ordre corrompu, d’une société bancale qui laisse béante un trou dans le cœur de la justice. Les thrillers coréens la police est, semble-t-il, incapable. Inepte, ne comprenant rien aux demandent et aux enjeux ; à la différence des films américains où le vigilante est souvent en lien avec la police ou dispose d’une représentation un peu plus valorisante que ce qui est parfois montré comme une profonde débilité dans le cinéma coréen. Le vigilante des thrillers coréens n’agit pas en lien avec la police, l’autorité. Il agit de lui-même pour faire respecter ce que l’autorité étatique est sensée faire respecter et en la faisant respecter il se retrouve tout de même châtié par cette autorité qu’il a contribué par ses actions, à remettre en place. Il y a une sorte de tension entre l’auto-justicier et les représentants de la loi.

            Surement la réponse se trouve-t-elle dans l’histoire de la Corée parsemée par la guerre de Corée qui eut séparé le pays en deux, une dictature militaire dans les années 50 marquée par la corruption puis un coup d’État qui verra l’installation d’une nouvelle dictature dans jusqu’aux années 80 et encore aujourd’hui gangréné par des problèmes corruptions allant jusqu’au plus hautes sphères de l’État. De ce point de vue nous pourrions voir la volonté de faire respecter la loi mais avec une impossibilité pour le guerrier de continuer d’exister, le vigilante ne pas être contagieux.

            Ceci peut faire aussi sens dans Illang : la brigade des loups qui propose une mise en liberté du berserk, agissant directement pour le compte de la loi, disposant de droits spéciaux et carte blanche pour agir contre quiconque mettrait en danger la sécurité de l’État dans une Corée en proie au terrorisme. La brigade des loups exerce dans un cadre tout à fait particulier, ne dispose d’aucune pitié dans ses interventions. Toutefois, ce chemin que la brigade se fraye ne peut offrir de fin heureuse, par le sang versé le bonheur leur est refusé. De plus, l’intrigue du film les fait agir finalement contre l’État qui recèle en son sein des agents corrompus le déstabilisant. Les loups sont seuls même contre ceux qui les emploient et en versant le sang ne pourront avoir la paix, ils demeurent condamnés loin de tous.

            Le vigilante des films coréens, ne pourra trouver la paix. Même en tentant de se racheter, les Élysées ne lui seront pas grands ouverts en démontre The Chaser ([Chugyeogja] de Na Hong-Jin)où un ex-policier corrompu devenu proxénète poursuit un tueur de prostitués. Si son parcours est en quelque sorte sa rédemption, l’effacement de ses crimes ne pourra jamais se faire. Et ses actes ont des conséquences se jouant sur tout son entourage, faire le vigilante ne rachète pas la personne, ne le dédouane pas des conséquences humaines.

            Le thriller coréen est marquant par le violent retour de perspective du guerrier fou. Il est humain, l’invincibilité est apparente et sa violence est viscérale, déroutante, dérangeante. Son parcours sanglant s’achève dans l’exclusion, pas d’éloges ; sa violence, son outrepassement des lois ne peut être sacralisé comme quelque chose de bon en rapport avec les actes qu’un citoyen doit faire ou ne pas faire dans le cadre d’une société, d’un État de droit. Il peut être injuste de le voir mourir ou partir alors qu’il fut pris dans une machination ou qu’il est voulu se ou défendre la veuve et l’orphelin, là est la tension entre l’utilité du berserk coréen et sa dangerosité. Son action fut surement nécessaire mais elle ne peut se reproduire … Il agit quand la justice ne se fait pas ou se fait mal mais la caution ne peut se faire totalement. Voyons peut-être cela comme le fait que ce qui représente la justice dans la société, lui donne corps, ne peut donner confirmation à de tels actes car c’est l’État qui a le monopole de la violence, non l’individu privé.

            Navigation entre nécessaire à une situation de non-droit, une situation d’injustice mais impossible de totalement cautionner ses actes par la violence extrême dont il peut faire preuve et sa substitution à ce qui doit tenir les personnes entre elles, à ce qui canalise les violences, aux procès. Le berserk est châtié pour ses actes, parfois accompagnés du non-sens dans leurs cruautés avec J’ai rencontré le diable. Il est une sorte d’antithèse du vigilante américain dans son traitement, il est enviable par l’ordre, la justice qu’il rétablit mais dans ce cas il n’a plus rien à faire dans la société civile ; le chasseur est mis à l’écart.

            Le cinéma coréen semble conscient de ses problèmes. Il semble vouloir l’intervention d’un héros qui n’attendrait pas l’aval d’un gouvernement corrompu, aux forces de l’ordre ridicules pour agir ; mais son exercice une fois terminé, la besogne achevée, le héros devient trop dangereux. Soit il se détruit lui-même dans sa course à la violence (peu importe les raisons), soit il doit être enfermé pour un jour peut-être pouvoir prétendre à revenir (Psychokinesis et The Man From Nowhere).

            Les thrillers coréens sont des films particuliers par leurs rapports à la violence, la cruauté, qui sont viscéraux et par la sanction, la punition, de celui qui aura voulu un temps rendre justice là où celle-ci ne fut que déformée, illusion, mensonge.


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