De la critique de jeu vidéo et de son traitement

De la critique de jeu vidéo et de son traitement

            Peu d’efforts suffisent à dire que le jeu vidéo fait débat par les peurs dont on le charge, l’art qu’il évoque dans ses représentations ; peu d’efforts aussi pour faire du jeu vidéo le débat sur autre chose qu’un écrit né par la vacuité d’une pensée.

            Il est aisé de décrire une œuvre, de mettre des mots sur des images qui défilent sous un regard, de les habiller de ce qu’elles sont, font ; il l’est moins, semble-t-il, d’exhorter son texte et tel un garde devant un fort, de prendre position sur des enjeux artistiques. La critique de jeu vidéo parle, discours, parle et discours sous forme de description de ce qu’elle prend comme élément de discours. Ainsi cela est œuvre géniale, ainsi cela ne mérite que le souffle du mépris.

Voilà qui est tout bonnement s’arrêter au pas de la porte, frapper sans jamais oser entrer. Nulle envie de narrer, d’illuminer, de conter, d’interpréter plus longuement, de croiser ses souvenirs pour faire sens à des formes à des images qui telles des formules magiques ouvriront une caverne d’abondance culturelle. Voir loin, dégager une intention, les inspirations… ici la pièce se noie dans son propre vide. Si critiquer le jeu vidéo est simplement le décrire, nous pouvons très bien regarder une vidéo utilitariste de ce qu’est, dans ce cas, un banal produit manufacturé.

Pouvons-nous ne serait-ce qu’imaginer cela dans le monde du théâtre ou du cinéma ? Pour elles, ce genre de critiques, de descriptions peu avenantes comme l’on décrirait une tasse à café reposant sur une table, ne sont que le degrés zéro de la critique (de même pour le critique qui s’y adonne dans ces domaines). Pourquoi cela ? Peut-être car ces deux cultures sont différentes alors que leur bourgeon pousse du même arbre. L’une fut fondée par des personnalités de milieux aisés et donc (nous parlons des années antérieures à 1900 avec le cinéma) ayant avec bien moins de contraintes accès à tout un pan de culture et d’éducation tout en profitant d’une diffusion des écrits plus complexes pour celui ne pouvant s’exprimer dans un journal (aussi provocant que cela puisse être, ici n’est pas posé la remise en cause de l’accès à l’écriture et à la diffusion des écrits fait par le tout un chacun au profit d’une classe bourgeoise nostalgique d’années où le portefeuille permettait une meilleure diffusion de ses écrits, bien plus qu’aujourd’hui. Il est posé ici le simple fait du bagage culturel, de l’éducation de l’individu et que, ce sont ces classes bourgeoises qui ont fondé la critique, par-là un niveau de langage moins familier dans l’ensemble s’est posé comme une certaine base de l’écriture. Aujourd’hui tout le monde peut avoir ce que les autres peuvent se prétendre avoir). Il y a peut-être aussi le fait que, de la critique cinématographique, jaillie les réminiscences d’une critique théâtrale, plus largement de la critique d’art et tout ce qu’elle englobe. Des discours foisonnent ainsi que ce que devrait être ou ne pas être une œuvre, de prises de positions parfois aussi fermes que le roc où la politique gouvernementale s’en trouve incontestablement liée. Faut-il rappeler comment Les Cahiers du Cinéma ont fait leur renommée ? Faut-il souligner que la rédaction, pour ne pas se faire lisser, a préféré violement claquer la porte de manière tonitruante ? Les Cahiers, bien que nous ne puissions être en accord avec tout, prenaient de fermes positions pour et contre l’industrie. C’est alors que des François Truffaut et André Bazin, avec utopie et une plume acerbe, inscrirent des mots qui, de leur encre, ont fait éclore des idées donnant naissance même à une Nouvelle Vague qui, peut-être à jamais, marquera l’histoire du 7ème art.

Où sont les vibrants plaidoyers du jeu vidéo qui parfois, du mépris qu’ils peuvent faire ressentir, appellent des réactions au verbe tout aussi cinglant, des réactions armées d’argumentaires imparables ? Ces plaidoyers où est crié le refus catégorique, pourquoi pas, de ne se faire le relai de certains jeux ? le refus de ne traiter un studio pour les conditions de travail déplorables qu’il impose à ses employés ? Ah oui ! Il ne faudrait guère offenser le lectorat, les bonnes intentions ont toujours fait de la bonne littérature… Il ne faudrait aussi guère trop froisser les industriels nourriciers, ni passer à côté du tout un chacun…

La critique pense, la critique ose, la critique fait penser, la critique fait oser. Que faire oser dans la simple critique ou la simple notation ? Oui il y a tout de même matière à faire, à dire ou faire dire, mais est-ce tout ce que la critique vidéoludique peut faire ? Si oui, elle confirme sa simple existence, raison d’être de relai médiatique-marketing d’une industrie à laquelle elle est dépendante sans souhaiter en être un tout autre acteur frappant. Elle n’est dans ce cas que le relai d’informations omnibus, de degrés zéro, d’adulations ou de détestations sans rien d’autres au grès des envies de l’industrie, ou au grès des critiques ne dépassant pas la condition facile de la description d’une œuvre lorsque tout ceci ne se mêle pas à la répétition pure et simple, le suivi d’un avis simplement sans nul autre argumentaire que la forme tautologique de l’avis suivi. Bien ou mal peu importe mais il est sans doute mieux d’expliciter fondamentalement pourquoi, par sa recherche, sa réflexion évidement cloisonné par sa propre culture.

La critique peut discourir à son aise, la critique cinématographique lui a déjà pavé le chemin. Elle s’est pris un procès en 1930 pour une mauvaise critique d’un film, elle a cependant fini par remporter en appel. Nous avons le droit à la critique libre. De plus, la critique en étant jugement, jugement sur des œuvres artistiques et esthétiques est prescriptrice d’opinions et s’inscrit dans la démarche de ce qui est considéré comme la première critique cinématographique, Emil Vuillermoz. Ce dernier disait de son travail dans un manifeste en 1916 que la critique, ici cinématographique, est œuvre de salubrité esthétique et morale. Oui, lorsque l’on critique, nous rentrons dans des jugements moraux, subjectifs dans l’ensemble que la notation dans le monde du jeu vidéo exprime par un autre moyen que les lettres mais non moins simpliste, facile (oui cela est fait pour être plus clair, orienter l’achat du joueur directement, mais cela n’enlève rien à ce qui est écrit présentement et sa suite et confirme le jeu vidéo comme un simple élément de production industrielle). Encore une fois, le même homme fustigea les comptes rendus de l’industrie… une collaboration ne disant pas son nom, une collaboration que Vuillermoz rejettera à l’opposé de la plus connue qui suivra.

Nous ne discourrons pas plus longuement sur ce à quoi la critique est liée, le journalisme de jeu vidéo. Terre aride de rumeurs, de faits omnibus malgré quelques oasis d’enquêtes à la recherches de sujets teintés de journalisme. Demandez à quelqu’un si le journalisme de jeu vidéo existe, la question vous sera retournée. Et qu’elle est-il sinon ? A moindre frais le crieur de rues, heureux de sa piécette quand pourtant bientôt il n’aura d’utilité que décorative. De toute la puérilité avec laquelle il traite l’information, comme le dernier des jouets à absolument donner envier de jouer pour ne guère être seul dans sa chambre. Il pourrait très bien être verbe d’une remise en question de la communication devenue information dans le beau monde diplomatique dans lequel nous sommes mais le journalisme de jeu vidéo préfère être les valeurs actuelles d’une société de consommation ; cela qu’il soit à l’écrit ou en vidéo. L’homme paré de sa pancarte publicitaire, paradant pathétiquement, dans le jeu vidéo, s’appelle le journaliste.

On pourrait, il est vrai, objecter qu’il y a la pression des annonceurs, péril que Bourdieu analysait déjà mais comme pour le reste de la profession journalistique : des choix sont à faire et un débat démocratique devrait foncièrement se poser sur ce poids qui de plus en plus écrase ce qui lui sied.

Prendre position est souvent pointer lance contre lance, bouclier contre épées, soulever des nuages de poussières ; c’est indéniablement nourrir le débat, indéniablement faire corps avec le débat démocratique au sujet artistique. Toujours l’orage gronde et pourtant la lueur des changements se situe sur l’horizon entre ciel et terre. Des courants d’idées s’affrontent, c’est ainsi que la critique est. Elle s’exprime de toute sa verve, tord, contorsionne, réhabilite, prends arme contre vents et marées quand elle sent qu’il y a nécessité de le faire ; elle argumente, prend ce qui traine dans la langue pour se constituer son armée de mots rangés en bataillons de paragraphes. La critique se fiche de l’avis général qu’il soit avec ou contre elle. Oui la critique navigue sur un océan qui, en démocratie, est en perpétuelle tempête ; tempête d’où les hommes secoués à droite et à gauche trouvent des idées et au fil vagues qui feront parfois tout un monde dans le domaine dans lequel ils sont plongés, si ce n’est plus. L’avis général doit même, par la critique, être passer au scalpel, au marteau. Le marteau, elle devrait l’utiliser plus souvent ; la notation dont la critique de jeu vidéo n’est que le manche, il serait bien désormais d’en faire autre chose.

On pourrait tout aussi aisément objecter que tout cela n’est pas le rôle du critique, qu’il écrit simplement son avis… c’est un bien petit rôle que l’on préfère quand bien même le costume pourrait être amélioré de détails rendant l’incarnation plus fameuse, plus importante, plus intéressante. Mais il est aussi un autre impondérable, évoqué seulement quelques lignes plus haut, le critique de jeu vidéo se préfère en éternel adolescent. Qu’il est bon de se croire à trente ans encore jeune quant à vingt-cinq ans, vingt-cinq ans vous séparent de la génération suivante et de tout ce qu’elle se constitue en culture. Le critique et ou journaliste de jeu vidéo se veut toujours adolescent, un brin foufou, un brin puéril, un brin courbé … beaucoup de brins, peu de brain. N’y aurait-il pas à gagner de se sortir de ce marasme dont le berceau empêche de courir ou tout du moins fait partie de ce qui l’empêche de battre la campagne librement ? De ce fait, la reconnaissance du métier va continuer de courir ou plutôt de marcher dos bossu et capuche sur la tête comme le stéréotype qu’elle incarne lorsque dans des élans de vouloir se faire voir elle ne s’y enfonce pas avec de nouveaux stéréotypes empruntés sur des vidéos. Ceci alors que la critique pourrait se faire existence en étant autre non en étant un clone, un essai de copie conforme.

Sur ces mêmes vidéos où l’ombre est finalement similaire, il se joue tout ce qui est écrit plus haut. Tout comme la presse, certains arrive à faire des critiques pertinentes, des analyses originales mais qu’il est triste, et d’autant plus beau, de voir une fleur au centre d’un lac pollué. Ainsi ce qui est écrit ici équivaut aussi pour ces critiques, ces opinions qui valent ce qu’elles valent, qui colportent ce qu’elles colportent, qui de par leur nombre s’acharnent à engloutir le lopin de terre loin en son milieu.

Toutefois, que la presse joue ce genre de jeu est probablement plus désespérant. Se pavaner de l’habit du journalisme, de critiques, pour n’être qu’un relai marketing c’est faire partie du déguisement de la communication en information, c’est être un trompeur heureux de sa supercherie. Le journalisme, le critique, dans notre cas, ne sont que de vulgaires haillons.

Comment le jeu vidéo peut-il avoir une reconnaissance quand ceux qui en sont malgré tous ses acteurs préfèrent l’infantilisation quand d’autres en jouent pour vendre, cela pris dans un tissus de problèmes d’autant plus vastes que les sciences sociales aident à démêler bien que non suffisantes.

Un gouffre se creuse par les pelles mêmes de ceux qui sont en sa pénombre, ici et peut-être à chercher le fossé qui scinde la critique vidéoludique d’une autre critique ? Parole désincarnée, répétitions, détestation parce que et adulation parce que ? De plus, dans ce creusement indéfini, ne se creuserait-il pas aussi le plaisir de lire ? Où sont les belles formulations, le sens des métaphores, l’envie de donner au lecteur autre chose que le simple sujet du discours ? La beauté de la langue serait-elle repoussée pour une certaine idée du lecteur ? La « belle langue », tout comme le sujet saisit sont tout autant d’importances dans le débat démocratique, l’évolution des idées, la prise de connaissance d’outils que l’écrivain offre dans son effort. Tout le monde peut écrire, tout comme il est sûr que peu ne respectent la volonté de « belles lettres » et de donner plus au lecteur. Certes chacun ses choix, dommage qu’ils soient toujours les mêmes.

Pompeux ? N’est pompeux que dans les yeux de celui qui l’exprime et cherche à transmettre ce sentiment. Le « niveau de langue », plus il est retranscrit, plus il devient accessible, plus il peut être maitrisé, être un arme d’expression et tout dépend de son utilisation. Tout nivellement par le bas se fait car son ou ses auteurs n’ont que piètre vision du public. Dans la caverne de Platon, ce sont leurs pieds qu’ils contempleraient. Attention, il est vrai, à ne pas se cacher fallacieusement derrière un langage soi-disant savant, « intellectuel », autre piège dorant un égo à la hauteur de l’éblouissance des paysages islandais. Autre piège de paroles finalement communes et creuses, masquant souvent un manque d’idées tout comme un avis tout à fait commun, tout à fait désincarné.

Encore une fois, dans ce texte il n’y pas avoir une volonté de circoncire, de laminer la profusion des discours sur le jeu vidéo, voyez la volonté de faire jaillir des discours plus impactant, plus incisifs. Tout le monde peut écrire, tout le monde peut s’enrichir, tout le monde peut enrichir le jeu vidéo.

De la critique de jeu vidéo, que reste-t-il donc ? Que reste-t-il donc de cette critique qui même hors de son écrit, ne veut guère être autre que l’amical adolescent ? Que reste-il de cette critique qui ne sait pas ou qui a oublié qu’elle venait d’une dynastie naissant dès les années 1600 et qui s’est souvent faite acerbe sur les grands comme sur les petits ? Il ne reste qu’une tasse à café publicitaire sur une table.

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