Game Of Thrones et le point de vue des victimes

(Cet article est un approfondissement de la vidéo du même nom disponible dans la section « vidéos » ou ici. Pas de nécessité de la voir, les choses sont remises à plat)

 

Les deux derniers épisodes de Game Of Thrones ont marqué, surpris beaucoup et déçu en effet Daenarys Targaryen n’est ni montée sur le trône ni n’a survécu (entre autres raisons), car au jeu des trônes, soit vous gagnez soit vous mourrez. La surprise venait du fait que ce personnage semblait être bon par des mises en scènes prêtant à interprétations valorisantes alors que la reine des dragons répandait feu et sang au nom de sa conception du bien et du mal. La conclusion de la série débutée il y a neuf ans, ne fut que d’autres partis pris de mise en scène et scénaristiques sur une même caractérisation faisant gicler au visage la vérité.

 

Mais ce qui a rendu le giclement de la vérité plus brutal, sont les coups de haches de la mise en scène fendant crânes et autres parties du corps de victimes innocentes face à la caméra. Pour la première fois les armées des « justes », de ces héros qui ont affronté des morts revenus d’outre-tombe, des tyrans infâmes, des esclavagistes, sont montrés dans l’horreur de la guerre.

Comme à l’habitude, les meurtres sont violents, souvent bien en face de la caméra. La vie s’éteint au rythme des chairs déchirées, des coups de lames transperçant les corps. Toutefois les victimes ne sont pas n’importe lesquelles, elles sont des soldats qui s’étaient rendus, qui avaient accepté la défaite les yeux emplit de terreur après avoir vu une bête fantastique, un dragon, bruler toute une compagnie de mercenaires d’élite en faisant fondre la pierre dont était pourvue les remparts. Épées jetées au sol, la bataille était gagnée pour les assaillants à qui cela ne suffit pas ; dès lors le sang coula à flots.

L’armée Lannister, au moment de sa reddition, n’était plus l’ennemi infâme parmi les infâmes tel qu’exposé préalablement durant la série (bien qu’une scène dans la saison 7 avec Arya eut quelque peu dévoilé qu’ils n’étaient qu’hommes). Ils étaient sans défenses, acculés, ne cherchant plus à enlever la vie et, de façon plus que probable, ne voulant pas de carnage en plein milieu de la ville qui mêlerait les habitants aux cadavres d’hommes armés. L’armée Lannister dans la reddition, avec des gros plans montrant les visages apeurés, était humaine. Elle n’était plus la masse brandissant les lances, parée de belles armures. Ils étaient des hommes ne voulant plus se battre, ployant le genoux comme le souhaitait la reine des dragons.

Leur mort devint ainsi injuste et cruelle. La caméra montra alors, à force de plans les détachant d’une masse in-personnifiée, ces soldats qui ne se battent plus pour une reine les engageant dans un combat contre une autre détentrice de dragons, mais pour leur vie et celles des citoyens.

Car là aussi sont les autres victimes de l’acharnement de Daenarys. De simples habitants, des enfants livrés aux crocs de la guerre. Ils sont sauvagement tués par les soldats du nord et de la Targaryenne jusqu’à lors ne tuant que ses opposants déterminés comme « mauvais ». Que peuvent avoir de mauvais, hommes, femmes et enfants ne cherchant qu’à vivre ? Les armées de nos héros se livrent au massacre total, à la barbarie, au viol. Ils se parent des éléments qui déterminaient le mal chez leurs ennemis. De plus, l’armée Lannister se retrouve qui plus est dans la position du bienfaiteur en tentant désespérément de sauver des civils du carnage.

Ainsi l’épisode fait se remémorer toutes les batailles effectuées dans Game Of Thrones et les horreurs qui ont eu lieu mais non montrées. Nos « justes » n’ont jamais été les « justes absolus » seulement des hommes. Le spectateur qui s’était persuadé du contraire avec en plus la destinée manifeste de Daenarys, a bien dû être pris de court. L’infamie régnant pendant le sac de Port-Real est donnée au regard du spectateur sans détours. Conséquence d’une conquérante croyant en sa destinée manifeste, d’une haine nourrie envers un ennemi implacable.

 

Le point de vue des victimes, la monstration de leurs souffrances est une chose intéressante et souvent polémique dans le sens ou l’ennemi qui se trouve subitement humanisé devient moins ennemi et monstrueux, il se rapproche de l’opposant représentant le bien selon l’histoire.

Ce côté-là, montrer la souffrance en face, semble l’oublié des films de guerres américain. On montre la douleur, la passion christique du soldat américain mais non celle d’en face à l’image d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Aussi bien sans sa mise en scène qu’il puisse être, les raisons, les afflictions des Viêt-Congs n’existent pas. Ils restent ceux qui se tapissent sournoisement dans l’ombre de la jungle pour abattre l’Amérique. Il est possible d’objecter à la défense de l’œuvre que l’on voit des soldats américain tuer des paysans vietnamiens dans l’impunité et le sadisme caractéristique de l’image globale que l’on peut se faire du mal, mais nous ne verrons pas plus leurs raisons, leurs souffrances.

Des exceptions existent comme D’abord, ils ont tué mon père d’Angelina Jolie se concentrant sur les conséquences de la guerre du Vietnam qui a débordé au Cambodge au détriment des populations, au bonheur des khmers rouges qui ont pris le pouvoir dans le pays pour ensuite accomplir des crimes de masses.

Les adversaires ou plutôt les ennemis, dans les films, n’ont généralement pas le droit à la tristesse et à l’attention sur leur décès ; à contrario des héros qui eux ou si un allié venait à perdre la vie, pourra jouir de funérailles abreuvées par les larmes d’amis, veuves et orphelins. Donner le droit à un enterrement c’est reconnaitre une certaine valeur, une noblesse de celui qui fut combattu alors qu’il fut montré comme méritant le pourrissement de son corps sur le champ de bataille.

Dans le drame royal qu’est Game Of Thrones les règles sont les mêmes. Après la bataille contre le roi de la nuit, les amis des héros, les champions et soldats ayant péri lors de l’affrontement, ont eu le droit d’être honorés ; quand le massacre de Port-Real fut achevé, nul corps honoré ils restèrent là où ils étaient rendant aussi de ce fait l’instigatrice du carnage, Daenarys, plus cruelle encore. Mais comme nous l’avons vu, là où leur humanité fut dévoilée était dans leur « innocence » tout comme dans le déchiquètement de la chair pourfendue. La mise en scène fait ressortir l’immondice par les corps abimés, souffrants. Le moment de la mort, le meurtre terrible se passe face caméra.

Il est possible de remarquer tout de même que la mort reste quelque peu escamotée. La dépouille du vilain humanisé reste « acceptable » à regarder, elle n’est pas pourrie, fracassée ; on montre moins la mort (cadavres abimés, funérailles) que le meurtre ici de « l’innocent ».

Révéler en quelque sorte les victimes de l’histoire c’est fissurer le mythe au sens de René Girard, c’est-à-dire le mythe qui crée la cohésion mais tout à fait illégitime en cela qu’il cache les victimes, les morts, refoule ce qu’il souhaite, qu’il est l’histoire faussée par ceux qui en sont les vainqueurs. Dans le cadre des films cela fonctionne tant au point de vue de la diégèse, de l’univers du film en question dans notre cas Game Of Thrones soulève les barbaries de ses propres batailles (en cela le roi de la nuit, l’un des antagonistes par excellence, serait ainsi celui rappelant à tous le passé et le présent brutal de Westeros) ; tant au niveau de notre histoire contemporaine ou des films comme celui d’Angelina Jolie rappellent les horreurs qu’a provoqué la guerre du Vietnam.

 

Donner vue à ces victimes, peu importe le bord, si ce n’est pas forcément héroïser leur combat ou autre, c’est toujours vicier le conflit et les raisons qui engendre le fleuve de morts. Nulle raison, aux vues de la morale actuelle donnant importance à la vie, rejetant avec force la souffrance, ne pourrait justifier l’ampleur des douleurs provoquées par des assaillants et révélées par la monstration appuyée des plans de caméra.

Voir ces afflictions, souffrances, brisent des mécaniques de l’adhésion ayant pu permettre l’accord avec les batailles engagées. Ces mécaniques ont, dans le cas de Game Of Thrones par le point de vue des victimes, été fondues, rendues grinçantes et regrettables ; voire culpabilisantes. Plus rien ne fut bien ou mal et un antagoniste c’est révélé indubitablement en la présence de celle qui promit feu et sang à toutes oppositions, Daenarys Targaryen.

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