Daenarys et la destinée manifeste

(L’article est un approfondissement d’une vidéo du même nom. Il n’y a pas nécessité de la regarder pour comprendre. Si vous le souhaitez, la vidéo est disponible dans section « vidéos » ou ici.)

 

Dans la série Game Of Thrones, le personnage de Daenarys Targaryen dispose d’un objectif clair dont elle ne démord sous aucun prétexte, qu’importe les épreuves ; en exil sur un continent dénommé Essos, sa volonté est de s’assoir sur le trône de fer situé sur le continent de Westeros à l’ouest d’Essos.

Ce trône constitué d’épées de royaumes vaincus par son aïeul, feu Aegon Targaryen, règne sur sept royaumes. Quelques centaines d’années plus tard, une révolte renverse son père Aerys Targaryen dit le roi fou et voit, après le long règne de cette famille, une autre marquer sa domination sur les terres de Westeros. Daenarys alors en exil, loin d’une terre qu’elle n’a connu que nourrisson, n’aura dès lors qu’un objectif premier, suprême : récupérer ce qui lui revient de droit, ce qu’elle pense lui revenir de droit.

Les obstacles surmontés, ses conquêtes, la puissance de ses dragons vont la confirmer dans ce but supérieur d’un trône au-delà à l’ouest, lieu promit à elle-même, héritière présomptive de sept royaumes. En cela se créera une destinée. Si elle a autant survécu, vaincu, voire libéré des esclaves, c’est que celle que l’on nommera la reine des dragons, Daenarys Targaryen, a un destin exceptionnel. Dans son parcours ne jouissant d’aucune veulerie mais plutôt de pétulantes barbaries, elle se forgera son idée de la justice, du bien qui, comme toute idée du bien absolu et d’une justice l’étant tout autant, est relative à l’exécutant.

Rien ne peut se mettre en travers de sa route, aucun château sous peine de destruction totale. Armée de sa conception de la justice et du bien ainsi que de ses réussites, la destinée exceptionnelle se transmute en destinée manifeste.

 

La destinée manifeste est une idéologie selon laquelle la nation américaine a pour but d’étendre, répandre leur civilisation tout en « éduquant » les autres peuplades. Cet objectif se fait sous l’ordre de la sanctification divine. La justification divine jouie de l’absolue donc d’un bien aussi divin avec l’impossibilité de la remise en question par autrui et par soi car l’objectif est divin ; le divin ne peut être remis en cause de quelque manière que ce soit.

Les premières traces de cette idée semblent remonter à 1845, elle a servi à justifier tout comme et surtout à encourager, par n’importe quels moyens, l’expansion des frontières américaines tout en supplantant les autres cultures, cela toujours plus à l’ouest.

Une peinture de John Gast faite en 1872 illustre avec justesse cette idéologie. Nommée American Progress, une femme représentant le progrès (et telle est sa dénomination), tenant une Bible, répand les éléments du modernisme américain (chemins de fers, diligences, villes…etc) le tout baigné de soleil ; tandis qu’en face, plongés dans l’obscurité, fuient animaux sauvages et indiens considérés comme tels. L’œuvre est une bonne allégorie qui de plus, perpétue le procédé mythique au sens de René Girard qui est de cacher en quelque sorte les morts sous le tapis du mythe national. L’illustration de Gast n’est pas dénonciatrice de la colonisation des terres de l’ouest américain.

Cette idéologie est encore présente, la religion est peut-être moins flagrante dans les discours mais fonctionne encore tant elle imprègne la destinée manifeste. Elle a permis de fixer une politique étrangère aux États-Unis, de repousser les limites territoriales, d’étendre leur influence avec toujours cette idée d’une mission supérieure convoquée par la destinée manifeste.

 

Les corollaires sont trouvables pour la reine des dragons. Tout d’abord, un mythe, celui de la blanche civilisatrice. Partout où la belle bonde blanche passe, elle établit sa justice, sa façon de voir le bien et de l’appliquer au détriment des cultures assujettis à son égide. Elle impose ce qui lui sied aux Dotrakis et autres sociétés conquises à Essos. La blancheur de la peau reçoit échos dans le brun des visages peuplant ce continent de l’est de Westeros venant ainsi l’inscrire profondément dans ce mythe.

Le mythe de la blanche civilisatrice répond aussi à des agissements. Dotrakis et autres cités rencontrées par Daenarys sont vils, sauvages, barbares, glapissant des cris gutturaux, esclavagistes ; elle est cependant pure, presque fragile, détenant la délicatesse devant aller à toute princesse. Les « autres » ne paraissent pas « civilisés », par rapport à cela, les différents coups d’éclats de la prétendante au trône de fer seront valeureux car l’ennemi est cruel. Aussi cruel en regardant bien que les protagonistes guerroyant en Westeros mais ici, aux abords du rayon d’influence de Daenarys, ces « autres » ne sont que sauvages tandis qu’avec elle semble s’évanouir leur cruauté car sous ses ordres ne sont pas montrés à la caméra les ignominies pourtant propres à l’homme en guerre.

Ce mythe trouve correspondance dans la destinée manifeste. Si elle civilise et « libère » les peuples de la cruauté dans laquelle ils se morfondaient, alors c’est que sa mission est juste et doit s’étendre ; l’effet est rétroactif. L’exceptionnalisme de Daenarys s’inscrit tant pour le personnage qui n’aura de cesse d’étendre son royaume jusqu’à la promise terre de l’ouest, que pour le spectateur qui par la mise en valeur des actes de la reine des dragons, son attachement à ce protagoniste, finira par croire en cette destinée qui doit amener la personne qui en est pourvue vers l’ouest et en l’occurrence Westeros ; terre maintes fois revendiquée par l’héritière présomptive du trône de fer.

Ainsi son arrivée sur ce continent répond à cette destinée qui est d’étendre son influence, aller à l’ouest comme historiquement la destinée manifeste, de récupérer un royaume au nom d’une lignée ayant régné durant des centaines d’années et à un personnage se pensant en sorte d’élu qui dit « je suis née pour régner ».

 

Mais ce destin à la croyance forte, vivace, n’a pu au pied-à-terre en Westeros avoir de confirmation en la présence d’un batard du Nord, chef de guerre en premières lignes et roi de ce même Nord. Jon Snow, fils adoptif d’Eddard Stark est en vérité, non comme Daenarys présomptif au trône, mais héritier direct même si il n’en a jamais voulu.

Alors qu’arrive-t-il lorsqu’une personne aussi dangereuse que puissante se rend compte que rien ne lui est dû, que ce destin n’était qu’enfumage ? Elle perd pied, sombre ; le pouvoir cherché, celui procuré par l’assise sur le trône de fer ne saurait être selon la « divine » légitimité de sa lignée car cela revient désormais à un autre. Ne reste alors que le vide, que l’appel du pouvoir corrompant ceux qui le désirent, le ressentiment envers n’importe qui a une conquérante n’ayant hésité à crucifier et massacrer des cités se dressant devant elle.

La destruction de Port-Real, la mort de milliers d’innocents, de soldats s’étant pourtant rendus sont la conséquence d’un personnage à qui il ne reste plus que le ressentiment et ne voulant, refusant, déniant avec folie que sa destinée n’eut rien de manifeste.

Cela fut soulevé par Tyrion qui, même s’il a préféré s’aveugler d’illusions auxquelles il ne put toutefois croire, pointa l’entêtement d’une conquérante s’étant mis en tête de bâtir son propre paradis, son idéal ; cela à la force de la lance fichée dans la chair.

Ploiement du genou ou feu et sang allaient être, comme durant toutes ses aventures, le lot de toutes personnes, au-delà du bien et du mal, la promesse faite en paroles de flammes. Au nom d’un destin exceptionnel ou Daenarys Targaryen ce vit diriger un monde à genoux devant sa volonté, reconnaissant la toute-puissance de sa lignée. La fin de Game Of Thrones fut la révélation au spectateur de ce personnage qu’il appréciait mais qui était pourtant extrêmement dangereux. Un antagoniste montré sous de beaux jours jusqu’au moment de l’ébranlement de sa foi en une destinée manifeste, dangereuse et meurtrière.





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