Pokémon, la morale de l’équilibre

Pokémon, La morale de l’équilibre

 

Pokémon créée par Team Freak, est un jeu qui depuis près de 20 ans, déchaine les passions et ne cesse de rallier de nouveaux venus à sa cause. Dans cette œuvre intergénérationnelle, tout droit sortie du pays du soleil levant, nous incarnons un jeune homme ou jeune fille selon le choix du joueur, voulant devenir un maitre Pokémon. Pour parvenir à ce parachèvement de la vie de dresseur, il parcourra le monde, connaitra maintes difficultés, des rivalités, des succès, des amitiés…etc. Le jeu s’inscrit dans les histoires, les contes fantastiques, mettant en scène les parcours initiatiques. Dans ce monde imaginaire le joueur évoluera et comme toute histoire ou conte, va se voir enseigner quelques apprentissages ou morales comme celles, entre autres, de l’équilibre.

 

Dans Pokémon, le joueur est donc un dresseur de Pokémons. Il progresse dans le récit tout comme dans le jeu lui-même, en faisant combattre contre d’autres dresseurs, ses créatures qu’il aura au préalable capturé dans la nature. Il confirmera sa progression, sa montée en puissance et sa compréhension des mécaniques de combats en se battant contre des dresseurs d’arènes (du moins pour les versions antérieures à soleil et lune) ; pour au final être mis à l’épreuve par la ligue Pokémon, composée des dresseurs réputés comme étant les plus forts du jeu.

Les combats se remportent en opposant à l’adversaire un type de Pokémon qui sera sa faiblesse. Par exemple, si l’adversaire détient un type feu, lui opposer un type eau sera très efficace et permettra une victoire plus aisée. Il y a différents types (eau, feu, plante, électrique…etc.), chacun a sa faiblesse qu’il faut connaitre. De plus chaque Pokémon ne peut apprendre que 4 attaques, il faut donc choisir consciencieusement lesquelles lui enseigner. A tout ceci, s’ajoute une équipe limitée à six Pokémons pour parcourir le monde. La stratégie est au cœur des combats, la connaissance de tous ces paramètres conduira à la victoire.

 

Dans ces différentes mesures, quelque chose au sein même des mécaniques du jeu semble briller. Pour vaincre, nous l’avons vu, il faut de préférence opposer un type de Pokémon qui sera la faiblesse de celui de l’adversaire. Mais le joueur, bien qu’il puisse changer son équipe à certains endroits, est limité à six créatures. Six petits monstres qui devront tenir d’un point A à un point B, face à des dresseurs ayant beaucoup de chances d’avoir en leur possession plusieurs types, qui eux-mêmes ont des chances de changer d’un adversaire à l’autre. Ainsi dans son parcours, le joueur va devoir trouver un moyen d’avoir six Pokémons pouvant palier à toutes les situations, il devra donc faire en sorte que son équipe soit variée, équilibrée.

Sans cet équilibre, les défaites peuvent s’enchainer et le chemin s’avère plus compliqué. S’il vient à ne garder que son type préféré, verser dans un extrême, le joueur se retrouvera fortement handicapé et son but pour devenir meilleur s’éloignera. Il va donc devoir effectuer un travail visant à avoir, non seulement un groupe qui lui plaise si cela le sied, mais surtout équilibré ; lui permettant ainsi de progresser avec plus d’aisance dans le monde. Les défaites seront autant de leçons qui souligneront les erreurs stratégiques pour, à l’avenir, au prochain combat, améliorer ce qui doit l’être.

 

Si cette mécanique de l’équilibre fait office de morale, c’est par son lien avec l’objectif du récit qui est de devenir le meilleur dresseur Pokémon, un meilleur homme ou une meilleure femme dans les très grosses lignes ; ou bien encore devenir un homme ou une femme indépendante. La mécanique sert un objectif de vie à atteindre définit par le jeu, que le joueur cherche à accomplir par une adhésion établie par son envie de se plonger dans l’aventure, un peu comme lorsque nous lisons une fable. Ce lien porte le discours. L’objectif et la mécanique détiennent un lien intime, elles vont de pair, toutes les deux fondent, ce qui serait d’ailleurs plutôt cette visée morale qu’est la façon de devenir meilleur par un certain équilibre.

 

Ainsi, dans ce conte s’adressant à tous qu’est Pokémon, l’une de ses morales est ancrée au cœur même des mécaniques du jeu. Pour atteindre le but du voyage initiatique entrepris, le joueur doit trouver l’équilibre qui fera de lui au terme de l’aventure, le meilleur dresseur. Trouver cette médiane, éviter de pencher dans un extrême ou un autre fait du joueur le meilleur. Le parcours est atteint lorsque les mécaniques du jeu, notamment l’équilibre est compris. Bien entendu, le joueur ayant au fil du temps acquis des Pokémons surpuissants pourra s’amuser avec les règles. Cependant le néophyte aura tendance à suivre cette règle plus ou moins tacite. Le joueur est d’autant plus incité à accepter la mécanique du jeu qu’elle est essentielle pour bien jouer. Il doit mettre, en jeu, la pratique de cette morale, l’apprivoiser pour accomplir ses objectifs. Il doit se plier aux diverses règles la fondant pour devenir le meilleur dresseur.

Le sommet, le couronnement du dresseur et confirmation de la morale de l’équilibre est atteint avec le conseil de la ligue Pokémon. Réunissant les meilleurs dresseurs, le joueur qui bat ces maîtres deviendra, par sa victoire, plus grand encore. Pour les défaire, il faut, dans ce que veut dire le jeu, se tenir à une équipe équilibrée pouvant tenir tête aux différentes éventualités comme durant le reste du périple ; elle devra faire face à différents types d’attaques et de Pokémons qui mettront le joueur au défi. La ligue, en se situant en fin de jeu, agi comme la conclusion de la fable. Elle vient corroborer la mécanique de l’équilibre instaurée et diluée dans l’œuvre. Elle la corrobore, tout comme la stratégie exercée, par la victoire du joueur venant dominer ces légendes vivantes, représentant l’épreuve ultime du dresseur. Ces diverses règles, types, attaques, échanges…etc, enseignées au sein des rouages ludiques du jeu, trouvent leurs sacrements au conseil de ligue ; qui fait presque office de morale versifiée en autant de vers que la ligue abrite de maitre. Un maitre est égal à un vers. Tous fondent la forme finale de la morale ; le conseil de la ligue est le conseil de vie. Notons d’ailleurs que la progression de maitre en maitre se fait en avançant vers le haut, non le bas, non la gauche ou la droite, mais le haut ; qui vient s’accoler à toutes les représentations de l’élévation par cette progression vers la hauteur. Certes en soi, nous allons tout droit. Le personnage ne vole pas, toutefois les développeurs ont choisi une progression allant vers le haut venant montrer, visuellement et par le mouvement, que la stratégie et l’équilibre assimilés élève le joueur.

 

Le déroulement du récit initiatique de la Team Freak ressemble, même si l’œuvre est japonaise, aux trois étapes de la formation du sens moral qui sont : Exposer les lois de la vie intérieure et sociale, distinguer ce qui est souhaitable et enfin, le chemin de l’effort et de la récompense. Pour rendre le parallèle plus explicite en voici des exemples : L’exposition des lois de la vie intérieure et sociale peuvent faire écho directement aux règles du jeu, on avance sur telle touche, on combat de telle façon, encore que, certaines lois sont dictées par des pnj en montrant comment eux vivent ou voient le monde ; la distinction entre une bonne ou une mauvaise conduite, serait exhortée par les combats car ce sont avec ceux-ci que le joueur se distingue en jeu ; tandis que la récompense ou reconnaissance des valeurs ou chemin de l’effort sont les stratégies payantes, les victoires, la compréhension amenant vers l’équilibre. La valeur prouvée en remportant les combats, va le définir dans le jeu, le modeler, et la morale de l’équilibre en allégorie pour être un individu valeureux, être le meilleur en société, va prendre son sens.

 

Quelque chose peut toutefois clocher : l’absence de débat. Le joueur ne semble pas pouvoir apporter son point de vue. Cette morale étant au cœur des rouages du jeu, l’adhésion total, pure et simple est obligatoire pour l’aventure. Pokémon dicte plus ou moins implicitement sa règle de modération. Le joueur peut essayer de la discuter en la tordant, essayer de la contredire, il se retrouvera néanmoins dans l’astreinte de l’accepter car l’argumentation se fait par le gameplay, la manière de jouer, qui est nécessaire au déroulement de l’aventure et définit par des règles strictes. Le débat est illusoirement présent, il ne va que dans un sens, celui de la non remise en question. Cette argumentation du jeu se fait avec certaines évidences, en exhortant les erreurs des pnj qui n’ont pas d’équipes équilibrées. Le joueur comprendra, au fil de l’aventure, les manières de l’emporter, l’acceptation de la modération. Elle ne pourra être débattue par le joueur qu’une fois l’œuvre terminée. C’est-à-dire au moment où il réfléchira sur le pourquoi, le sens de cette visée et l’ensemble des règles fondants le message.

Dans le jeu vidéo, l’argumentation, en plus d’être dans le récit qui nous est conté, se trouve aussi dans le gameplay lui-même. Sans, pour la plupart du temps être débattue, la conversation vouée à faire passer le message ou un sous message indirectement lié au texte, est manipulée par le joueur. Celui-ci joue avec l’argumentation et vient à l’assimiler afin de faire avancer son histoire. La morale va dans le jeu, être valorisée d’une quelconque façon notamment en permettant la progression. Ce qu’il y a de notable par rapport à cela c’est que dans le conte par exemple, les délibérations morales se font via les personnages qui offrent une argumentation et une contre argumentation. Dans les Fées de Charles Perrault, la représentante de la mauvaise voie à suivre est celle crachant serpents et grenouilles ; tandis que la bonne voie à suivre, celle plus acceptée par la société est représentée par celle rependant joyaux et fleurs de sa bouche. Ici, les personnages représentent un archétype de la bonne ou mauvaise voie. Celui de la mauvaise sera condamné tandis que l’autre sera salué ; dans le cas présent à l’aide de joyaux et de fleurs.

Pour Pokémon, la leçon de vie est rendue possible par une valorisation sociale au sein du jeu, se faisant dans des combats, lié à la mécanique de l’équilibre, permettant une adhésion, rendant le discours pertinent par la valorisation des victoires se faisant bien plus aisément par cette mécanique. Elle se retrouvera ainsi aisément adoptée par le joueur mais par-là, peut-être moins discutée, moins exacerbée que si la leçon était donnée directement par des personnages, comme le fait le conte, plutôt qu’un rouage nécessaire au déroulement de l’aventure.

 

Le jeu vidéo en racontant, diffuse des messages, véhicule certaines morales, idéologies, portées bien souvent par le gameplay, cœur de son art. Le titre de Team Freak n’échappe pas à la règle. Sa morale de l’équilibre, plus qu’être un outil stratégique de premier choix, fait écho à son récit contant le périple initiatique d’un enfant acquérant son indépendance pour devenir le meilleur dresseur Pokémon. Moins repérable, alors qu’elle fait pourtant partie du cœur du jeu, cette morale agit en leçon de vie soulignant la faiblesse de sombrer dans un extrême en pénalisant celui tombant dans une équipe entièrement spécialisée dans un type particulier. Si en jeu elle n’est pas débattue par le joueur, elle fait toutefois office d’un débat, de mise en perspective par le jeu lui-même, avec des PNJ étant dans les extrêmes ; comme les récits débattent avec leurs personnages. C’est à la conclusion de l’histoire que la morale sera sujette à réflexion par le récepteur, ici, le joueur. Plus que d’être une morale seule, le jeu offre plus une visée morale, qui poserait des questions qui seraient : Qu’est ce qui fait une femme ou un homme accomplit ? Qu’est ce qui permet de faire avancer ? Pour reprendre Jean-Paul Sermain : « La visée morale est le support d’une réflexion qui en interroge les termes et les moyens, qui laisse autant de place au hasard qu’à la nécessité. La visée morale est comme l’état de la cause dans un procès : elle définit un cadre de pensée, sinon un horizon, qui détermine ce dont il sera question, le sujet du conte. » Extrait de poétique du récit. Le cadre de pensée sont les mécaniques de jeu amenant à devenir meilleur, tandis que le sujet du conte est l’histoire, ce que raconte le jeu.

 

Florentin BEUZE

 


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